Soins aux oiseaux mazoutés – Cas particulier d'une marée noire
- Sibylline océans
- 28 févr.
- 6 min de lecture
Cette rubrique n'a d'autre but que d'informer. En aucun cas, elle ne peut servir de base à de quelconques recettes de cuisine. Chaque animal en difficulté nécessite un bilan individuel réalisé par un spécialiste. Vouloir jouer aux apprentis sorciers, même avec de bonnes intentions, se solde irrémédiablement par une catastrophe. Détenir des espèces protégées sans autorisation vous place dans l'illégalité. Si vous souhaitez apporter vos soins à la faune sauvage, rejoignez un centre de soins — les bénévoles sont toujours les bienvenus.
L'action du vétérinaire à l'arrivée de l'oiseau telle que pratiquée en Galice lors du naufrage du Prestige
Avant tout autre examen, la première chose à faire est la prise de température. En dessous de 32 °C — le thermomètre ne se déclenche pas —, l'animal est immédiatement placé au chaud sur bouillotte recouverte d'un tissu éponge et laissé au repos : « porque no aguanta », comme le formulait une vétérinaire brésilienne de l'IFAW. L'examen d'admission n'a lieu que lorsque l'oiseau a récupéré.
Pour des températures supérieures, un bilan complet est effectué : prise de poids, estimation du degré de déshydratation (élasticité de la peau sur les pattes, brillance péri-oculaire, humidité buccale), appréciation de l'état musculaire de part et d'autre du bréchet, examen du plumage (degré de mazoutage, blessures cutanées), recherche de fractures alaires notamment. L'auscultation cardiaque, pulmonaire et des sacs aériens est réalisée. Lorsqu'une centrifugeuse est disponible, une prise de sang à la veine métatarsienne (aiguille 25 G, tube capillaire) complète le bilan avec hématocrite, globules blancs, glucose et protéines totales. L'oiseau est pesé et bagué. Les oiseaux anémiés reçoivent une injection de fer, renouvelée à J+5.
Hydratation et alimentation
Trois hydratations par jour, le repas étant donné une heure après chacune. Volumes : 40 ml pour les macareux et pingouins tordas, 60 ml pour les guillemots, 120 ml pour les fous de Bassan et grands labbes. Le réhydratant de référence est le Biodiet rose® (pouvoir tampon) ; l'Efferhydran® ou des réhydratants pour nourrissons (Adiaril®) peuvent convenir ; l'Energaid® n'est pas satisfaisant. Il est administré à 38 °C au bain-marie. C'est dans ce réhydratant qu'est incorporée la majorité des médicaments. L'administration orale est privilégiée pour limiter les manipulations — et parce que les injections « intra-mazout » ne sont pas particulièrement recommandées. Les doses ont été standardisées pour permettre leur préparation par des bénévoles.
Les oiseaux sont toujours préalablement stimulés avec du poisson avant le gavage.
Un régime hyper-énergétique (Réanimyl®, Fortol®, Fortimel®, Rénutryl®…) aurait été souhaitable pour les nouveaux arrivants, administré 3 à 4 heures après la première hydratation — et non immédiatement intégrés au cycle des oiseaux déjà présents. Ce régime aurait été maintenu pour les oiseaux très faibles (hypothermie marquée, muqueuses très pâles) jusqu'à amélioration de leur état général.
Protocoles
Cocktail de réhydratation (pour 2 litres d'eau à 40 °C)
Biodiet® rose — Vitaforce : 32 gouttes (1 ml/l) — complexe Petroleum 15 CH + Gelsemium 5 CH + Arnica montana 5 CH (préparation alcoolique) : 67 gouttes — Biocalphos® : 17 ml — Myosélem® : 1 ml — Ultra-B® : 0,5 ml — Phytorénal® : 8 ml — Hépavitol® : 1 ml.
Dans la soupe : complexe Phosphorus 9 CH + Lycopodium + Chelidonium composé (préparation alcoolique) : 67 gouttes.
Prévention de l'aspergillose : mélange 1/2 vitamine C + acide sorbique en poudre : 0,5 g/l (soit 1 g pour 2 litres).
Traitement de l'aspergillose : nébulisation d'Imavéral® — 1 ml pour 24 ml d'eau, matin et soir pendant 4 à 5 jours (dans une boîte de transport pour chat, par exemple).
Profil médical de l'oiseau mazouté
Hypothermie, déshydratation, et tout ce qui est lié à une diète forcée prolongée : anémie, perte de poids, avitaminose A (lésions oculaires — aggravées par le frottement de la tête mazoutée sur les plumes — et lésions buccales), avitaminose B (symptômes neurologiques). Bref, la normale.
L'aspergillose : la menace principale en centre de soins
La détention d'oiseaux en grand nombre lors d'une marée noire s'apparente à de l'élevage intensif. L'affection la plus redoutée est l'aspergillose (Aspergillus fumigatus). On ignore encore si les oiseaux en sont porteurs dans leur habitat naturel — le sel inhibant le champignon — et s'ils le développent à la faveur d'une immunodéficience ou de conditions de captivité propices (chaleur humide). Ce qui est certain : l'aspergillose se développe souvent après le lavage, épisode particulièrement stressant, et aucun aspergille n'a été mis en évidence dans le milieu ou dans les plumes lors de cultures en boîtes de Pétri.
En France, faute d'un traitement curatif autorisé et utilisé à temps, 300 oiseaux — guillemots et fous de Bassan — ont dû être euthanasiés. C'est inadmissible.
Sur l'itraconazole (Sporanox®) : mise en garde formelle
Le protocole américain préconise l'itraconazole en préventif depuis 1993. Son utilisation chez les oiseaux marins pose pourtant trois problèmes sérieux.
Aberration 1 — Pharmacologie. La perméabilité digestive des oiseaux à l'itraconazole est quasiment nulle. Les sacs aériens, sièges des lésions aspergillaires, sont faiblement vascularisés et dépourvus d'escalator muco-ciliaire : la distribution du principe actif y est donc très limitée. Pour tenter de pallier ces inconvénients, la dose préconisée est de 25 mg/kg — soit environ neuf fois la dose humaine — chez des animaux déjà fragilisés sur le plan hépatique et rénal.
Aberration 2 — Dissémination de résistances. Des oiseaux traités et relâchés sans suivi peuvent disséminer des souches d'Aspergillus résistantes dans l'environnement. Certains oiseaux relâchés ont d'ailleurs été récupérés quelques jours plus tard, atteints d'aspergillose. Qu'en est-il des autres ? L'antibiothérapie — et l'antifongique — doit être raisonnée, même et surtout lorsqu'il s'agit de faune sauvage.
Aberration 3 — Coût. La couverture antimycosique doit couvrir toute la période de réhabilitation, soit au minimum 15 jours. En 2002, une plaquette de 30 gélules à 100 mg coûtait 210 euros. Faites le calcul — d'autant que tous les centres n'étaient alors pas même équipés du strict minimum.
Conclusion : administrer illégalement de l'itraconazole à des oiseaux dont on ignore le devenir, sans garantie d'efficacité, est contraire à la mission du vétérinaire et potentiellement criminel — les mycoses invasives représentent la deuxième cause de mortalité infectieuse fongique à l'hôpital. Se procurer ce médicament via des ATU ou sous le manteau depuis la Belgique est illégal et participe directement à la mortalité des patients immunodéprimés hospitalisés. La priorité doit être donnée aux traitements autorisés qui ont fait leurs preuves.
Autopsies
Elles concernent les oiseaux morts sur centre et ceux arrivés morts. Une autopsie précise prend trois quarts d'heure — durée identique à celle observée en Galice avec les équipes de l'IFAW-IBRRC. Les lésions macroscopiques majoritairement rencontrées chez les individus morts après plusieurs jours de captivité sont des hépato-néphrites pouvant aller jusqu'à la nécrose. Les oiseaux morts à l'arrivée ou dans les deux à trois premiers jours présentent davantage d'entérites (pétrole ?) et d'anémies sévères avec stéatose.
Remarques pratiques
L'antibiothérapie préventive est à proscrire — elle favorise l'aspergillose. Éviter le Primpéran® et ses analogues (effets centraux non négligeables, néphrotoxicité) au profit du Motilium® (dompéridone), à action périphérique. Les oiseaux mal à l'aise après un repas doivent être placés au chaud : une hypothermie post-prandiale transitoire est fréquente. Pas de corticoïdes sur les lésions cutanées — ils entraînent des modifications du tégument a priori irréversibles. La perte d'un œil n'est pas un critère d'euthanasie : des guillemots borgnes ont été observés capturant des poissons en piscine.
Lors du gavage, toujours vérifier le bon positionnement de la sonde dans l'œsophage — elle doit passer à droite ou à gauche de l'entrée de la trachée, visible au fond du bec. Chez les petits oiseaux, le trajet de la sonde est visible sous la peau du cou.
Cas cliniques
Indigestions ingluviales. Quatre guillemots ont présenté des crises convulsives après gavage avec des sardines entières. À l'autopsie : ventricule succenturié distendu bien au-delà du volume physiologique, avec compression et stase veineuse en amont. L'euthanasie pratiquée n'était pas la réponse appropriée — aucun vétérinaire n'était présent. La conduite correcte aurait été : rétablir la circulation (dopamine), aspirer mécaniquement une partie du contenu à la seringue (en évitant toute remontée de solides vers la trachée), puis stimuler la motricité digestive. À retenir : toujours effectuer une transition entre la bouillie et le poisson entier, en commençant par de très petits poissons, et ne pas hésiter à recourir au Motilium® si nécessaire.
Parasitoses digestives massives. Visibles lors du gavage (parasites remontant le long de la sonde jusqu'au bec). Traitement recommandé : anthelminthique à base de pipérazine (action par paralysie progressive, éliminée par le péristaltisme), de préférence à une action franche susceptible de générer un embole septique.
Diarrhées. Des fientes normales sont blanches. Diarrhée simple : pansement digestif (argile, montmorillonite, Smectivet®). Diarrhée hémorragique : Hémoced® 0,5 ml + renforcement en fer (Vétiférol®, Fercobsang® : 0,2 ml en IM, ou Fer dextran). En homéopathie : Veratrum + Opium + Arsenicum album (9 CH, 67 gouttes dans 2 litres).
Fractures. La calcification est rapide chez les oiseaux (15 jours). La prise en charge dépend de l'espèce : un guillemot doit rejoindre la piscine rapidement pour éviter les gonflements irréversibles des tarses — ce qui le rend moins « gérable » qu'un laridé ou un limicole.
Lésions diverses. Pyodermites à staphylocoques : lavage au Calendula + Cothivet®. Lésions oculaires (abrasions cornéennes, Fluorescéine +) : N.A.C. Collyre + vitamine A. Lésions buccales (candidose ou avitaminose A) : idem vitamine A. Lésions podales (fréquentes sur côtes rocheuses) : désinfection à la chlorhexidine ou Vétédine, pommades cicatrisantes (Dolisovet®, KLC®, homéoplasmine®, Cothivet®). Pour toutes lésions : éviter de souiller le plumage davantage, et toujours distinguer les périodes pré et post-lavage lors de l'application de topiques externes.


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